Grève dans l'Education : comprendre les raisons de la frustration en 6 points

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Ce n'est pas demain la veille que s'estompera la grève qui vient de reprendre. Au lieu de penser à définitivement panser les maux qui gangrènent le système éducatif depuis plus d'une décennie, l'Etat tient la dragée haute aux enseignants et recourt toujours à ce qu'il sait faire le plus: la communication. Dans cette campagne d'enrôlement de l'opinion, beaucoup d'informations erronées et de désinformations peuvent provenir aussi bien de l'Etat que des syndicats. Il est alors important de bien informer l'opinion afin qu'elle sache sur qui faire porter la responsabilité de ces grèves cycliques qui minent son avenir.

Seuls les initiés, fonctionnaires de façon générale, sont capables de comprendre tout le sens du combat des enseignants. Alors, la bataille de l'opinion que mènent l'Etat et les enseignants ne vise pas cette catégorie de Sénégalais. Les deux parties veulent se mettre l'opinion dans la poche et cela par tous les moyens, quitte à user de la désinformation. Si la fin justifie ici les moyens c'est en grande partie parce que comme disait Gaston Bachelard, «l'opinion pense mal; elle ne pense pas». Pourtant, elle a droit à une information juste et vraie pour agir en conséquence. Ainsi les sensibiliser sur les tenants et les aboutissants de cette bataille sans fin devient-il une nécessité absolue.

1. L'alignement de l'indemnité avec les autres corps

Aussi bien l'Etat que les syndicats d'enseignants reconnaissent la centralité de l'éducation dans la formation d'une jeunesse consciente et performante. Mais le bailleur qui se trouve être ici l'Etat se plaît, au lieu de chercher les moyens de sa politique éducative, à se résoudre à faire la politique de ses moyens. Autrement dit, malgré le pourcentage avancé sur le budget national qu'occuperait l'Education, les enseignants sont les parents pauvres du système tel qu'il est conçu.

Avec le même diplôme que des camarades d'universités qui sont de l'autre côté de la fonction publique, et le même nombre d'années de formation qui implique la même hiérarchie, les enseignants se retrouvent sous-payés. Pourtant la plupart d'entre eux réussissent au concours devenu très sélectif de la FASTEF (Ex Ecole normale) pendant que d'autres qui ne l'ont pas réussi mais non moins méritants tentent leur chance ailleurs et intègrent d'autres corps de la fonction publique. L'injustice dans cette situation est que ces recalés de la FASTEF pour qui le hasard avait tracé un autre chemin, prennent service en tant que fonctionnaire, et peuvent percevoir un salaire dont l'indemnité seule(500000 FCFA pour certains) peut faire jusqu'au double voire plus du salaire de l'enseignant.

Ceci constitue la première fracture salariale et hautement injuste que les enseignants se résolvent de combattre. C'est pourquoi ils exigent que soit revu le système de rémunération et l'alignement des indemnités. Pour montrer sa bonne foi, le président Macky Sall avait commandité une étude sur le système de rémunération depuis plus de 6 ansmaintenant mais les conclusions n'ont jamais été partagées. Le régime Sall n'a apparemment pas de solutions pour niveler ces disparités que Wade lui a cédées dans le secteur de la fonction publique et que lui aussi à renforcer en allouant aux femmes d'ambassadeurs une indemnité de 500000 FCFA pour ne rien faire.

Voilà pourquoi, dans ses différentes communications, l'Etat ne répond jamais à cette injustice comme attendu mais se plaît à faire dans la désinformation avec comme principale ligne de défense: «on ne peut pas donner tout l'argent du Sénégal aux enseignants». Il ne parle jamais du diplôme, ni de la hiérarchie encore moins de l'écart inestimable entre les salaires des fonctionnaires. Cela frustre et légitime la grève des soldats du savoir.

2. Les enseignants, victimes de leur nombre

Plus d'une fois, le président de la République a affirmé qu'il est impensable qu'un pourcent (1%) de la population se partage l'essentiel du budget de l'Etat en laissant en rade les 99% restants. Et la dernière fois qu'il a réaffirmé cela c'était lors de sa face à face avec la presse le 31 décembre dernier. Pourtant en avril 2016, lors du forum sur l'Administration tenu à Diamniadio, le président reconnaissait l'injustice de la disparité entre les salaires: «Une décision sera prise pour tout remettre à plat. A un moment donné, il faudra tout harmoniser pour avoir une administration qui marche à la même vitesse. On ne peut pas avoir des corps super-privilégiés et d'autres complétement sacrifiés».

Mais 4 ans après cette déclaration d'intention, aucune initiative n'est prise allant dans le sens indiqué. L'argument du nombre est toujours soulevé pour refuser de répondre aux réclamations des enseignants. Comme si l'éducation n'avait pas de coût, on leur dit souvent: «vous êtes nombreux». Même le président de la République est entraîné dans cette argumentation facile et impertinente de ses collaborateurs. Et pourtant, malgré leur nombre, les enseignants perçoivent des miettes par rapport à la minorité constituée de hauts fonctionnaires et ministres qui se partagent la majorité du budget national.

3. Intégration, validation, avancement: ceslenteurs qui frustrent

Avant de percevoir son salaire de fonctionnaire, l'enseignant est soit Maître contractuel (MC pour l'élémentaire) ou bien Professeur contractuel (PC pour le moyen secondaire) et peut faire parfois jusqu'à 5 ans ou plus. La même durée peut intervenir quand il s'agit de la validation et de l'avancement. Ces lenteurs qui sont soit les preuves d'une administration défaillante et peu performante soit du je-m'en-foutisme fait sur la carrière de braves enseignants constituent un autre casus belli dans le secteur. Quand ce qui doit advenir en deux ans est étalé en 10 ans, cela ne peut que frustrer. Et sur ce point, l'Etat bat en brèche même s'il se sait totalement coupable.

La communication des différents ministères concernés (Education, fonction publique, Finances) se résume encore à une question de nombre. La stratégie du gouvernement consiste à toujours donner le chiffre des cas réglés et non le total à résoudre. Quand sur des milliers de dossiers en attente de rappel d'intégration, seuls une centaine sont satisfaites par mois et parfois par deux mois, il n'y a aucune raison de s'en glorifier. Pis, au moment où l'Etat joue délibérément au surplace avec les questions à incidence financière, les dossiers en souffrancegrossissent à cause des nouveaux recrutementset la frustration née des lenteurs avec.

Cette situation des lenteurs expose ainsi l'enseignant au risque de prendre sa retraite sans plafonner. Pourtant chez les autres fonctionnaires, l'intégration est quasi-automatique. Si l'opinion n'entend pas chez eux des grèves récurrentes avec des motifs que seuls les enseignants soulèvent c'est parce que mêmes les nouvelles recrues parmi ces «fonctionnaires de première zone» ne souffrent pas de ces maux dont les doyens parmi les «fonctionnaires de seconde zone» (les enseignants) sont victimes. Cela aussi vient renforcer le sentiment de frustration déjà existant.

4. Quand ceux qui gagnent le moins paient le plus l'impôt

La grève interminable de 2018 avait pour but soit l'alignement de l'indemnité défendu par le CUSEMS soit sa hausse conséquente souhaitée par le SAEMS et les autres syndicats du G7. Le président de la République, après avoir laissé pourrir la situation, avait finalement cédé pour la deuxième option grâce à la médiation de la Première Dame. La hausse ainsi retenue devrait entrer en vigueur par tranches, en octobre 2018, janvier 2019 et janvier 2020. Mais les deux premières augmentations n'ont été que de nom puisque les enseignants, au lieu de sentir la somme convenue, se retrouvent avec des miettes. L'argument de la Direction de la Solde est qu'il y aurait un impôt «injustifié» appliqué sur l'indemnité.

Cette surimposition est justement l'un des points revendicatifs de la présente plateforme revendicative du G7. Que ce soit sur l'indemnité de logement ou sur les rappels d'intégration et de validation, les enseignants souffrent de coupures illégitimes et inexplicables. Alors que leur gain est faible, on leur applique une forte imposition avec des retenues allant jusqu'à 50000 FCFA. Ceci s'apparente à un «vol» orchestré sur le salaire dûment gagné et dont la totalité n'a pas été versée pendant une longue durée. Pendant ce temps, c'est à peine si les députés et autres hauts fonctionnaires paient l'impôt.

5. Frustration et migration vers d'autres secteurs

Considérant toutes ces failles et injustices faites contre eux, on peut donc juger légitime la frustration des enseignants. L'Etat a beau communiquer et informer dans le sens qu'il souhaite, le fait est qu'il a tort sur toute la ligne. C'est vrai que le problème de ces disparités ne trouve pas son origine dans le régime du président Sall. Mais après avoir renégocié en 2014 les engagements pris par Wade, on attendait du Chef de l'Etat qu'il rétablisse les enseignants dans leurs droits. C'est une question de justice sociale que l'on ne cesse de remettre au lendemain et qui éclabousse à chaque année scolaire.

Pendant que certains décident de rester dans le secteur et de lutter, d'autres choisissent tout simplement de migrer vers d'autres secteurs. Voilà ce qui explique le nombre important de départ d'enseignants à travers soit par une demande de disponibilité soit à travers la participation au concours pour les métiers qui sont les plus rémunérés. C'est ayant compris cela que le ministère de l'éducation a commencé depuis quelques années à soumettre aux nouvelles recrues un contrat d'engagement qui les impose de rester dans l'enseignement pendant 10 ans. Cette mesure ne portera jamais ses fruits parce que tant que l'enseignant n'est pas motivé, il sera difficile de le fixer. Et cela, le gouvernement le sait mais il préfère adopter des mesures bouche-trous.

Par Ababacar Gaye/SeneNews

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