INTERVIEW AVEC «LE SOLEIL» : Ainsi parlait Cheikh Béthio

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Dans une interview accordée au quotidien «Le Soleil» publiée le 17 avril 2018, Cheikh Béthio Thioune, décédé le 7 mai 2019 à Paris, se confiait sur son parcours, son attachement à son guide Serigne Saliou Mbacké, son patrimoine et ses motivations. «Mon existence est, à la fois, influencée par le spirituel et le temporel», disait-il. Extraits.

Cheikh Béthio est considéré comme un homme incompris. Qu’est-ce que vous cachez ?
Vous me posez là une question à laquelle il ne m’est pas facile de répondre. Qu’est-ce qui se cache derrière moi ? Je ne sais vraiment pas. Je me considère juste comme un Mouride et «Thiantacône». Je suis né vers 1938 à Madinatou Salam, à Keur Samba Laobé, dont le nom est celui du premier chef de Canton de Bayar Nianing. Mon père s’appelle Kouly et ma mère Bambi Thiam. Je dispose, ici, d’une propriété qui s’étend sur 7,5 hectares.

Voulez-vous revenir sur le sens de votre rencontre avec Serigne Saliou Mbacké en 1946 commémorée le 17 avril ?
Serigne Saliou m’a dit un jour : « Je n’apprécie ni un homme pressé, ni un poltron ». C’est ce qui justifie mon courage à toute épreuve. Je peux tout supporter parce que la force ésotérique de mon guide m’accompagne. Tout Sénégalais averti sait pourquoi j’organise le 17 avril. Même les moins initiés le savent. C’est une action de grâce. Nous préparons des mets et repas copieux qui sont distribués à tout venant. C’est de cette manière que nous gérons les autres événements religieux comme le Magal (Ndlr : commémoration de l’exil de Cheikh Ahmadou Bamba) et le Gamou (Ndlr : célébration de la naissance du Prophète Mouhamad – Psl).

Où vont les importantes sommes d’argent que vous recevez ?
Les sommes collectées sont toujours injectées dans les «Thiant» pour la préparation des mets et autres rafraichissements pour faire plaisir à nos hôtes.

Après vos études jusqu’au baccalauréat, vous êtes devenu administrateur civil et, plus tard, guide religieux. Vous êtes un condensé du temporel et du spirituel. Laquelle des deux données domine en vous ?
Très peu de personnes accèdent à la spiritualité. Tout le monde ne peut pas atteindre cette station. Mon existence est, à la fois, influencée par le spirituel et le temporel. Je n’ai pas eu à passer le baccalauréat car je me suis arrêté en classe de première. A l’époque, quand j’ai décroché mon Bepc (Ndlr : le Bfem actuel), je suis allé directement en classe de Seconde à Van Vo (Ndlr : actuel lycée Lamine Guèye). J’ai quitté le lycée Maurice Delafosse pour aller au lycée Faidherbe de Saint-Louis où j’ai fait la seconde et débuté la classe de première. Avec le transfert de la capitale de Saint-Louis à Dakar, je suis revenu au lycée Van Vo en 1959.   Ensuite, j’ai été présumé militant du Parti africain de l’indépendance (Pai), alors que je ne l’étais pas. A l’époque, des membres du Pai de Mahjemout Diop sont passés chez moi où j’avais hébergé un ami d’enfance qui, certainement, faisait partie d’eux. Ils sont passés à mon domicile pour des activités de propagande. Ils faisaient du porte-à-porte. Un jour, mon ami est passé me voir chez moi. Il avait ses frais de route, comme on l’appelait à l’époque. Le montant s’élevait à 10.000 FCfa. Mais, il avait surchargé le papier, portant les 10.000 à 100.000 FCfa.
La gendarmerie, qui le cherchait activement, l’a cueilli chez moi où il y avait aussi des tracts du Pai. Les gendarmes m’ont dit : «Toi, non seulement tu héberges des voleurs, mais tu es aussi militant du Pai». Ils nous ont pris et nous ont retenus à la Garde républicaine de Thiès où j’ai fait un séjour de trois mois, avant d’être jugé et condamné par le tribunal. Mais le procureur, dont j’ai oublié le nom et qui fut lui-même un grand responsable du Pai, avait proposé six mois. J’ai oublié les dates. C’est ainsi que j’ai été révoqué de mes fonctions d’instituteur adjoint pendant 18 mois à la suite de mon passage en Conseil de discipline (Ndlr : Il a bénéficié de droits suite à sa révocation qui lui a permis d’acheter une maison offerte à Serigne Saliou Mbacké, à Diameuguène, en guise de «Adiya»). J’ai trimballé un peu partout. J’ai aussi été délégué médical, et je représentais les laboratoires de pharmacie privés Quinton d’Allemagne dans les régions du Cap-Vert et de Thiès. Je ne sais plus si ces laboratoires existent toujours. J’ai suivi un stage de trois mois à Thiès. On passait toutes les nuits à apprendre et à réciter les noms des médicaments.

Quelles ont été vos relations avec les anciens présidents, parce qu’en 1977, vous aviez organisé, pour la première fois dans l’histoire du Sénégal, la fête de l’indépendance hors de Dakar en présence de Senghor ?
Je n’ai jamais eu de relations avec Léopold Sédar Senghor car j’étais encore jeune. Après avoir quitté l’enseignement, on m’a réintégré, deux ans après, grâce à une loi d’amnistie. C’est le président Senghor qui a pris un décret pour nous amnistier et nous réintégrer dans la Fonction publique. Je n’ai pas voulu retourner dans les salles de classe à l’époque. J’étais attiré par l’animation rurale au lieu d’être instituteur adjoint comme avant, avec feu Ben Mady Cissé, un grand homme, à qui je continue de rendre hommage, car faisant partie de ceux qui ont bâti le Sénégal. A l’époque, il était directeur national de l’Animation rurale. Comme il était instituteur aussi, quand je fus instituteur adjoint, il était parmi les maîtres d’école compétents à qui on confiait des stagiaires. Il était à l’école Paille d’arachide de la Médina où moi aussi j’effectuais mon stage. Et je suis passé dans sa classe. Il me semble que je l’ai ébloui par les aptitudes pédagogiques que je manifestais. Il m’a chéri. Ainsi, quand il a appris que j’ai été à nouveau réintégré comme instituteur dans la Fonction publique, il m’a dit : «Toi, je vais demander à Senghor que tu viennes dans l’animation rurale». Et c’est grâce à son intervention que cette loi d’amnistie a été promulguée à l’Assemblée nationale. Avec Abdou Diouf, je n’ai pas eu de relations particulières, bien qu’étant directeur de centre d’animation rurale.

En quoi consiste le métier d’animateur rural ?  
Un agent d’animation rurale était implanté dans une zone de la campagne sénégalaise regroupant un certain nombre de départements. Il était installé à la tête d’un Centre d’animation pour amener les populations à la prise de conscience d’un développement que le Père Lebret a voulu initier dans la campagne sénégalaise. C’était à l’époque de Mamadou Dia et nous venions d’accéder à l’indépendance.

« Dianatoul Mahwa » de Touba est un site de 1.004 parcelles que vous avez reçu de Serigne Saliou Mbacké. Combien de maisons disposez-vous au Sénégal et ailleurs ? Autrement dit, quel est le patrimoine du Cheikh ?
Je tiens à préciser que «Dianatoul Mahwa» est un site de 1007 parcelles de 500 m2, y compris les places publiques et les réserves foncières. C’est l’un des plus grands quartiers de Touba. Quant à mon patrimoine, je ne vais pas vous en parler. J’en ai comme vous le soupçonnez et comme vous en avez des informations. Il n’y a rien de délictueux. Mais, je n’ai pas à étaler mes biens sur la place publique. La multitude de mes biens, grâce à Serigne Saliou, je ne peux pas les citer.

Quel est l’impact socio-économique des «Thiant» ?
Moi, c’est l’aspect spirituel qui m’intéresse particulièrement, pas l’aspect temporel. L’impact économique est réel, car j’achète beaucoup de bœufs. Je sais que je contribue grandement à l’économie sénégalaise. Je dépense des centaines de millions ; ce qui est un apport indéniable dans l’économie du pays. Par exemple, l’apport du Magal de Touba est sous-estimé sur le plan macroéconomique. Est-ce que nous avons toutes les possibilités, les moyens et instruments pour mesurer économiquement les effets ? Sur d’autres plans, peu sont aptes à l’apprécier ou le font très mal. Parce que l’agent, pour appréhender la réalité statistique, doit avoir des moyens pour sortir des données globales.

Si certains leaders politiques venaient solliciter des prières ou un soutien politique, qu’est-ce que vous feriez ?
Celui qui sollicite ou qui demande des prières, je prierai pour lui. Mais pour le soutien politique, personne n’osera me le demander. Je refuserai ! La politique politicienne, comme je le constate, ne m’intéresse pas. Que Dieu m’en garde ! Mais, personne n’est neutre.

Elevé au rang de Serigne le 11 janvier 1983 par Serigne Saliou Mbacké au «daara» de Ndiapandal, vous avez été consacré Cheikh en 1987. Quelle est cette nuance ?
Vous êtes bien informé. Mais je voudrais vous préciser qu’il n’y a qu’un seul Serigne au monde, c’est Serigne Touba. Si vous parcourez l’histoire des marabouts du Sénégal, ils ne s’appelaient pas Serigne, mais plutôt marabout, Cadi, Maodo, Almamy, Thierno. La notion de Serigne n’est apparue pour la première fois qu’avec Serigne Touba. On a commencé à comprendre cette notion avec lui. Il est unique. Moi, je ne suis pas un Cheikh, même si cela est difficile à saisir. Serigne Saliou m’a dit : «J’ai fait de toi ce qu’on appelle communément un Cheikh». C’était à Touba, lors d’une ziarra effectuée en compagnie d’une de mes cousines. Je n’avais pas un calendrier de rencontre fixe avec Serigne Saliou. Je m’y rendais à n’importe quelle heure, à tout moment.

Qu’est devenue la Mercedes que Serigne Saliou vous a offerte ?
C’est le jour où je partais à la retraite en tant que secrétaire général de la Commune urbaine de Dakar, j’avais 55 ans. C’est à ce moment que Serigne Saliou, sachant que je devais rendre mon véhicule de fonction, le matin, a dépêché son chauffeur pour me la remettre parce que, pour lui, il ne fallait pas que je prenne un taxi. Je garde cette Mercedes comme une relique. Voilà une voiture qui ne «meurt» pas. Elle a maintenant 40 ans. Je l’utilise et je profite de sa grâce.

Vous êtes en liberté provisoire. Votre commentaire…
Cela ne m’empêche pas de dormir.

Quelles sont les marques de montre, de lunettes, de chaussures que vous adorez le plus ?  Vous avez combien d’épouses et d’enfants ?
Les chaussures Louis Vuitton, j’en ai eues et j’en ai encore. Mon parking contient des véhicules de type Mercedes, Jaguar, Lexus, Hammer, Armada, Land Cruiser. A la sortie, vous pouvez aller voir. Les marques qui me plaisent le plus, mes talibés les connaissent et me les offrent. Je ne me présente jamais devant un magasin pour acheter. Tout ce qu’un talibé m’offre me plaît. J’ai 5 épouses et je suis père de 31 enfants dont 15 filles et 16 garçons.

Propos recueillis par Serigne Mansour Sy CISSE

Source : LESOLEIL

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