La banque mondiale veut tuer nos industries de transformation !

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Si cela ne tenait qu’à la Banque mondiale, le Sénégal devrait plus s’orienter vers l’exportation de son arachide que la transformation sur place de sa production. Après la déstructuration sous son diktat de notre chaîne de valeur arachidière avec la dissolution de la Sonagraines en 2002 et la privatisation (ratée) de la Sonacos, des experts de l’institution de Bretton Woods cherchent à porter le coup de grâce à nos industries de transformation !

les huiliers locaux, à savoir Sonacos, Oleosen, West african Oils, Complexe agro-industriel de Touba, Copeol (ex-novasen, coentreprise française entre avril et Castel), principaux producteurs d’huile d’arachide raffinée au Sénégal, ne devraient plus exister si les autorités venaient à suivre le nouveau diktat des experts de la Banque mondiale. lesquels, à travers un récent rapport intitulé « Sénégal : de meilleurs marchés pour tous grâce à la politique de la concurrence » préconisent fortement l’exportation de notre arachide brute en lieu et place de la transformation sur place. Laquelle a pourtant le mérite de justifier l’existence d’excellentes industries de transformation locales ! il reste que cette position des experts de la Banque mondiale s’explique grandement par la situation de nos industries de transformation arachidière. les huiiers se retrouvent souvent avec des stocks de produits qui ne sont pas écoulés et qui dorment dans les entrepôts. les chiffres sont pourtant édifiants : la Sonacos a une capacité de 250 tonnes par jour, soit 7 500 tonnes d’huile par mois, Oleosen 100 tonnes par jour, soit 3 000 tonnes par mois, Fak 227 t/jour, soit 810 tonnes par mois. Ce qui veut dire que le pays a la capacité de produire 14 000 tonnes d’huile raffinée par mois. lors de la dernière campagne, les industriels et producteurs d’huile brute d’arachide (Sonacos, Copeol, West african Oils, Complexe agro-industriel de Touba, Oleosen, novasen etc.) s’étaient notamment engagés à produire 197 000 t d’huile par an (équivalant à 600 000 t d’arachides transformées), tandis que des producteurs d’huile brute réunis au sein du regroupement des acteurs du secteur de l’industrie et de l’agroalimentaire de Touba (rasiat), devaient pour leur part transformer 1 000 t d’arachides par jour (soit 360 000 t de graines par an).

Pour que les sénégalais puissent profiter de cette huile d’arachide, meilleure pour la santé que la majorité des huiles importées, l’Etat avait décidé récemment de donner un coup de pouce aux huiliers. Le ministre du Commerce avait notamment annoncé que les importations d’huile de soja et de tournesol sont pour l’instant suspendues, tandis que la production et l’importation des petits formats d’huile de 250 ml à 5 l devaient être réservés à la production locale d’huile raffinée d’arachide. Le marché de l’huile dans notre pays représente entre 200 et 250 milliards de francs CFa par an, selon la direction du Commerce extérieur. Cette politique de promotion de l’huile locale porte déjà ses fruits puisque les grandes surfaces proposent maintenant dans leurs rayons de l’huile d’arachide raffinée locale en différents for- mats. Hélas, ces efforts du gouvernement pour promouvoir la transformation locale n’ont pas l’heur de plaire aux experts de la Banque mondiale.

L’importance du Sénégal comme fournisseur mondial d’arachides et d’huile d’arachide en baisse »¨« Au Sénégal, l’arachide joue un rôle essentiel dans le secteur agricole. Cependant, l’importance du pays en tant que fournisseur mondial d’arachides et d’huile d’arachide n’a cessé de baisser ces dernières années. Environ 482 000 paysans, soit 63 pour cent de la population agricole, cultivent l’arachide et environ un tiers des terres arables est consacré à cette culture. Le Sénégal est actuellement le neuvième producteur mondial d’arachide et occupe la quinzième place au classement de la production mondiale d’huile d’arachide. Alors que le Sénégal était le plus grand exportateur mondial d’huile d’arachide jusqu’au début des années 2000, il est maintenant largement dépassé par l’Argentine et le Brésil, suite à une baisse continue de parts de marché dans les exportations mondiales d’huile d’arachide allant jusqu’à 11 pour cent en 2015/16 » notent les experts de la Banque mondiale. Pis, continuent-ils, « la baisse de la part du Sénégal dans la production mondiale coïncide avec un glissement du pays de l’huile d’arachide vers l’arachide entière dans le commerce mondial de l’arachide et des produits dérivés. Alors que les exportations mondiales d’huile d’arachide ont diminué de manière continue en termes absolus depuis le milieu des années 1970, celles des arachides entières ont augmenté régulièrement au cours des 20 dernières années. Le Sénégal n’a pu suivre cette tendance que récemment après la levée de l’interdiction d’exportation d’arachides entières en 2013, même s’il a été prouvé que l’avantage comparatif sénégalais repose sur les arachides entières par op- position à la transformation de l’huile. Aujourd’hui, la part de l’huile d’arachide sur le marché mondial est relativement faible par rapport aux autres huiles végétales. L’augmentation continue des huiles végétales moins chères comme les huiles de palme et de soja, qui constituent aujourd’hui plus des trois quarts du marché mondial des huiles végétales, a fait de l’huile d’arachide un produit de niche, ne représentant que 0,3 pour cent du marché mondial ».

La transformation de l’arachide en huile est non rentable et risquée au Sénégal Partant d’un tel état de fait, les experts de la Banque mondiale soutiennent que la transformation de l’arachide en huile serait non rentable et risquée au Sénégal. « Avec l’essor de l’huile de palme et de soja, d’une part, et des producteurs d’arachide plus importants et plus efficaces comme la Chine d’autre part, le secteur sénégalais de l’huile d’arachide éprouve des difficultés à être compétitif sur le marché mondial. S’appuyant sur les données budgétaires des entreprises arachidières sénégalaises, une récente étude de la Banque mondiale a montré que la transformation de l’arachide en huile d’arachide semble être actuellement une activité non rentable et risquée au Sénégal. Cette situation est due à la demande mondiale limitée d’huile d’arachide importée, mais elle est amplifiée par les distorsions notées tout au long de la chaîne de valeur. En outre, de plus en plus, au niveau mondial, la transformation de l’huile d’arachide est effectuée au point de destination en raison, entre autres

facteurs, du coût élevé du transport. Cet état de fait et d’autres distorsions peuvent avoir contribué à un manque d’intrants de qualité et à des rendements faibles, ce qui augmente les coûts pour les transformateurs en rendant plus difficile la réalisation d’une exploitation efficace. Par exemple, alors que les Etats-Unis peuvent actuellement récolter 4,08 tonnes d’arachides par hectare, la Chine et l’Argentine 3,59 et 3,36 tonnes par hectare respectivement, l’Inde et le Nigeria 1,1 et 1,2 tonne/ha respectivement, le Sénégal peine à générer des rendements de 0,91 tonne/ha derrière la Tanzanie, qui récolte 0,95 tonne/ha » expliquent les auteurs du rapport.

Privilégier l’exportation

« En raison du manque de compétitivité dont souffre le secteur, les huileries d’arachide sénégalaises ont continuellement fonctionné en deçà de leur capacité au cours des dernières années. Les plus grandes huileries peinent à atteindre même 50 pour cent de leur capacité. Cela malgré le fait qu’au cours de la campagne 2016/17, une taxe à l’exportation a été mise en place per- mettant aux huiliers de mieux concurrencer les exportateurs qui ont pu payer des prix plus élevés pour les arachides entières. Bien que ces politiques poursuivent des objectifs légitimes, elles peuvent avoir des effets négatifs. Etant donné que le gouvernement subventionne et protège l’industrie de l’huile d’arachide, les producteurs d’oléagineux sont confrontés à un risque de prix moins élevé. D’autre part, les taxes à l’exportation réduisent les prix locaux, ce qui, bien que facilitant la consommation et la transformation de l’huile d’arachide au niveau local, affecte également la productivité. La baisse de productivité entraîne une baisse des exportations au niveau des prix mondiaux, ce qui crée un coût d’opportunité élevé non seulement pour les exportateurs mais aussi pour l’industrie locale, affectant en définitive les consommateurs ». C’est pourquoi, estiment en conclusion les experts de la banque mondiale, « l’exportation des arachides entières du Sénégal est une activité très rentable. Lorsque l’Etat sénégalais a libéralisé les exportations d’arachides entières en 2013, l’entrée des exportateurs (principalement vers la Chine) a créé une forte pression à la hausse sur les prix à la production de l’arachide au Sénégal. Alors que les transformateurs payaient aux paysans un prix fixe de 200 F CFA le kg pour la campagne 2015/16 (convenu entre transformateurs), les nouveaux exportateurs étaient disposés à payer entre 250 et 300 F CFA le kg ».

Par Abdou Karim DIARRA

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