Télévision : Les contenus de tous les dangers

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Entre un contenu qui ne rime pas souvent avec la réalité socioculturelle du pays et un problème de ressources humaines pour la couverture de certaines émissions, les télévisions sénégalaises peinent encore à jouer pleinement leur rôle au service du développement économique et social. Les dérives, devenues récurrentes et menaçantes pour la cohésion sociale ainsi que la stabilité du Sénégal, indiquent l’urgente nécessité d’interroger les profils de ce milieu devenu de plus en plus ouvert. L’audiovisuel national a plus que jamais besoin d’un vent de renouveau.

L’écrivain, peintre et scénariste espagnol, Salvador Dali, voyait en la télévision un des grands moyens « modernes d’avilissement et de crétinisation des foules ». Si cette remarque de l’artiste catalan demeure encore d’actualité, c’est sans doute parce que les télévisions, pour la plupart, continuent à confiner leurs missions autour de la distraction, reléguant du coup leur inventivité et rôle crucial dans une société en plein bouleversement. En plus d’être de véritables instruments d’éducation, d’éveilleurs de conscience, de véhicules de valeurs dont l’objectif principal doit être d’accompagner l’ensemble des processus de développement économique et social du Sénégal. La sortie malheureuse de l’animatrice d’une chaîne de télévision, il y a quelques jours, contre une communauté du pays est venue en rajouter une couche. Les déclarations de la jeune dame ont fait exploser les réseaux sociaux. Avant qu’un groupe d’étudiants n’improvisent une manifestation devant les locaux de la télévision pour exiger sa fermeture. En garde à vue à la gendarmerie après ses « propos maladroits », malgré ses excuses, elle est libérée 24 heures plus tard après plusieurs médiations.

Face à ces dérives devenues monnaie courante sur les plateaux de télévisions sénégalaises, se pose un débat légitime sur l’urgente nécessité de revoir les contenus qui, la plupart du temps, n’épousent pas forcément les réalités socioculturelles qui ont jusqu’ici contribué à faire l’identité du « pays de la téranga ». Le même problème se pose aussi pour ce qui est du profil de ceux qui doivent animer des émissions télévisées. La situation est devenue telle qu’il y a une sérieuse menace sur la cohésion sociale et le vivre ensemble. Nombreux sont ceux qui pointent du doigt l’absence de formation et de culture générale chez ces hommes et femmes de télé. .« Au Sénégal, on a l’impression que le background n’intéresse que peu les responsables. Même si la télé requiert du talent, de la tenue, le bagage culturel, sociologique, en un mot la culture générale, est d’une importance capitale pour driver une émission », soutient Mame Ngor Ngom journaliste, rédacteur en chef adjoint de Africa Check Sénégal. Journaliste de formation, Nina Penda Faye est l’animatrice de l’émission « Femme africaine moderne » à la chaîne de télévision privée 2Stv et en même temps chroniqueuse à l’émission « Tout est là » de ce même groupe de presse. Selon elle, « il y a un sérieux problème de formation et de niveau » qui nécessite que l’on agisse « très » vite pour mettre un terme à cette situation qui n’honore pas l’image du métier. « Il y a une manière d’aborder certaines questions. D’ailleurs, c’est pourquoi des formations spécifiques y sont dédiées », laisse-t-elle entendre.

UNIFORMISATION DES CONTENUS

Au Sénégal, la floraison des chaînes de télévision n’a pas empêché d’avoir des programmes et émissions similaires. Dans certaines entreprises de médias, l’on observe, pour certaines émissions, un simple changement de nom tout en gardant le même concept et le même contenu que les autres chaînes concurrentes. Si cet esprit d’uniformisation des contenus est devenu une réalité, il appartient néanmoins aux patrons de choisir le profil de ceux qui doivent animer ou intervenir à la télé. « Je pense que c’est en fonction des émissions qu’on doit choisir le profil de chaque animateur. Il faut que les directeurs de programmes recensent ceux qui doivent participer aux différentes émissions », soutient Nina Penda qui, dans « Femme africaine moderne », a pris le soin de porter son choix sur des chroniqueuses qui ont un certain niveau de formation et d’expériences dans le secteur des médias. Depuis quelques années, dans l’espace audiovisuel sénégalais, les belles femmes sont légion. Journalistes, animatrices ou présentatrices, elles décorent le petit écran. Néanmoins, le choix ou le mode de recrutement de ces belles dames est parfois sujet à débats. La plupart du temps, ce sont des miss ou mannequins qui sont choisies pour tenir en haleine le public. Loin d’être de simples cobayes, ces dames à la plastique souvent parfaitement dessinée assurent, aujourd’hui, les premiers rôles, dans certaines chaînes. Seul hic : nombre d’entre elles n’ont pas suivi la formation qui sied. « On privilégie le paraitre à la connaissance », se désole Nina Penda Faye. Aujourd’hui, face à la recrudescence des dérives sur les plateaux de télé, la chroniqueuse à la 2Stv invite les journalistes à verser dans les émissions de production. Lesquelles constituent une autre façon d’informer.

TECHNIQUES DE TRAITEMENT DE L’INFORMATION

L’autre changement majeur du secteur des médias sénégalais, c’est la montée en puissance des animateurs. Ces derniers sont devenus, en l’espace de quelques années, de véritables stars, damant nettement le pion aux journalistes professionnels formés dans des écoles réputées. Du coup, l’aura de ces agents de programmes et leur soi-disant capacité à drainer de l’audimat justifient le choix des directeurs de programmes de leur confier des tâches qui font l’objet d’un traitement journalistique. « Tout est question de management. Ceux qui présentent certaines émissions sans en avoir le profil, ont été choisis par leurs responsables. Ces derniers sont normalement responsables de toutes les dérives qui en découlent. Tout travail requiert une certaine expérience, un certain parcours, du vécu. Malheureusement, ce n’est pas toujours le cas chez nous », regrette Mame Ngor Ngom. Abondant dans le même sens, Nina Penda Faye pense que même si les animateurs prennent de plus en plus la place des journalistes, ils doivent être bien formés pour être en mesure de traiter l’information. En journalisme, les faits sont sacrés et les commentaires libres. La sensibilité de certaines informations requiert à la fois professionnalisme et responsabilité. Pour certains, l’enjeu, aujourd’hui, c’est comment sauvegarder nos valeurs multiséculaires face à l’absence de contenus de qualité, d’une présence permanente du sensationnel, de publicités inutiles dans lesquels sont engagés certains médias. Pourtant, le rôle de ces derniers dans la construction du roman national dont parlait l’historien français Pierre Nora, est si crucial. Ce récit national véhiculé par les télévisions permet de mettre en avant la grandeur de « notre » pays à travers des faits historiques. Il offre une certaine fierté nationale, pour ne pas dire un sentiment nationaliste, dont la jeunesse a besoin pour construire sa propre histoire qui sera à la hauteur de son héritage. Le traditionnaliste et historien, Amadou Bakhaw Diaw, insiste sur la nécessité pour ces médias de mettre l’accent sur l’histoire et la culture du pays. Au Sénégal, rappelle-t-il, le véritable problème, c’est celui du contenu. « Il y a une méconnaissance terrible de notre histoire. Beaucoup de choses touchant à nos réalités sociales mériteraient de faire l’objet d’un débat sur les plateaux de télé afin de permettre à la jeunesse de mieux connaître notre culture», avance M. Diaw. Amadou Bakhaw Diaw cite l’exemple du mariage diola, les rites de circoncision, le voisinage à plaisanterie qui a rythmé, pendant des siècles, la cohabitation entre les différentes communautés au Sénégal. L’impact de la télévision sur le plan culturel est fondamental. Le petit écran est par excellence un instrument de valorisation et de célébration des diversités du pays. Mais, ce mode de diffusion d’information est aussi un moyen de destruction de l’unité nationale. Le moindre dérapage peut souvent être fatal. Le rédacteur en chef adjoint d’Africa Check Sénégal pense que « pour y mettre un terme ou plutôt amoindrir ces dérives, il faut faire de la télé, c’est-à-dire se conformer aux règles du métier qui ont comme base la rigueur, le sérieux, la mesure »

PROFIL DES AGENTS DE PROGRAMMES: Ce que dit le Code de la presse

L’application du nouveau Code de la presse va, peut-être, aider à résoudre, de façon définitive, la question liée au profil des animateurs et animatrices de télévisions. Votée en 2017 par l’Assemblée nationale, cette nouvelle loi, dont les projets de décret d’application sont déjà introduits dans le circuit pour adoption, consacre dans sa section 3 des dispositions relatives aux agents de programmes des entreprises de communication audiovisuelles. Selon ces dispositions, les agents de programmes sont qualifiés, selon qu’il s’agisse d’émissions d’animation moderne ou traditionnelle. Et le profil de ces agents est précisé dans la convention des éditeurs de services. D’après l’article 37, « les agents de programmes exerçant au sein de l’entreprise de communication audiovisuelle assurent l’animation d’émissions culturelles, cultuelles, artistiques et de loisirs, la présentation des programmes ainsi que toutes les activités déterminées par les dirigeants de l’entreprise ». Par contre, ces agents ne peuvent pas exécuter une mission qui fait l’objet d’un traitement à caractère journalistique. Aussi, ils sont tenus de respecter la vie privée, l’ordre public et les bonnes moeurs et contribuer à la protection des mineurs

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