Tourisme: Pourquoi le Sénégal ne fait plus rêver !

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Jeudi 10 octobre 2010, les professionnels du tourisme se sont réveillés douchés par une annonce du ministre de l’Intérieur, Aly Ngouille Ndiaye: «Nous travaillons au retour du visa d’entrée pour les étrangers.» Un projet qui vient anéantir tous les efforts déployés par le ministère du Tourisme et les acteurs du secteur au Salon international du Tourisme, Top Resa 2019, qui s’est tenu du 1erau 4 octobre 2019 à Paris. Une rencontre au cours de laquelle les professionnels ont cherché à trouver des solutions aux maux qui plombent la Destination Sénégal.
Ici, tout est faux! Le décor impeccable tire sur du virtuel. Un toit de case en paille est caressé par les fleurs d’un baobab géant. En face, deux femmes en tenue traditionnelle sénégalaise tiennent le bar et servent des jus de fruits locaux: bissap, pain de singe, tamarin’ Elles sont assistées par des «signares» superbement habillées par la styliste Oumou Sy. Sur les murs du stand décoré aux couleurs du Sénégal, sont accrochées des télévisions qui font défiler les images des plus belles plages du pays, ses baobabs, ses mangroves, sa vie rustiqué Cette belle représentation de l’image du Sénégal au stand du Top Resa 2019 qui s’est tenu du 1erau 4 octobre 2019 au Parc des expositions de Versailles, à Paris, contraste avec la réalité du terrain. Les clichés et les slogans «vendus» aux visiteurs de l’imposant stand, cachent bien les mille et un maux qui freinent l’envol de la destination Sénégal. Le ministère du Tourisme et des Transports aériens a déployé les gros moyens pour convaincre les touristes de la nécessité de visiter le Sénégal et ses merveilles. Mais les efforts des autorités sont annihilés par un environnement parfois pollué et des choix hasardeux. Cette situation qui plombe les ailes de la politique touristique est vécue au quotidien par les acteurs du secteur.
Un pays sale
Atta Diouf Dièye se souvient encore des mots «choquants» qu’un riche homme d’affaires européen et touriste lui a balancés au cours d’une discussion: «J’aime bien le Sénégal, mais votre pays n’est pas propre.» La responsable comptable de Kiks Travel Tour raconte cette anecdote avec un brin d’humour, mais elle traduit un sentiment de désolation face à cette «vérité» débitée par son client. Elle rappelle que les premiers critères des touristes pour visiter un pays, ce sont la propreté et la sécurité. Or, fait-elle remarquer, «le Sénégal renvoie l’image d’un pays en proie à la saleté. L’insalubrité et la sécurité sont très liées».
Ce constat général réduit à néant les efforts pour vendre la destination Sénégal. Et le mauvais souvenir de Guillaume sur le Sénégal confirme les dires de Atta Diouf Dièye. Ce Français féru de découvertes, s’est détourné du Sénégal depuis sa première visite en 2016. Il se rappelle encore l’accueil qui lui a été réservé à sa sortie de l’aéroport de Dakar. «A la descente de l’avion, j’ai demandé à aller aux toilettes, mais je n’ai pas pu y accéder à cause de la mauvaise odeur. Pis, au dehors, ce sont des personnes agressives qui se sont ruées sur nous pour nous proposer des services. C’est en toute vitesse qu’on a embarqué pour l’hôtel. Même si le séjour a été plaisant à divers endroits, les gens devraient travailler pour rendre les villes plus propres et plus accueillantes», conseille ce quinquagénaire.
L’insalubrité qui caractérise le Sénégal engendre l’insécurité. Et cela déteint négativement sur l’image du pays, affectant du coup le secteur. Le constat est fait par Awa Guèye Sow, membre du Syndicat national des agences de voyage du Sénégal. «La Teranga sénégalaise est loin de la réalité et devient un simple slogan», résume-t-elle. Pis, cette professionnelle du tourisme regrette que les rapports entre les touristes et les autochtones soient maintenant des rapports d’intérêts. Une situation qui influe négativement sur la perception que les touristes ont du pays.
Les inquiétudes de Awa Guèye Sow sont partagées par Moustapha Kane. Le Secrétaire permanent du Syndicat patronal de l’industrie hôtelière au Sénégal (Spihs) relève comme contrainte au développement de la destination Sénégal, la saleté. Il explique qu’il y a un effort à faire, d’abord au niveau de Dakar et ensuite dans les régions. «Il faudra que l’on prenne ce problème (la saleté:Ndlr) à bras le corps. Le président de la République a d’ailleurs bien dit que l’Etat va prendre toutes les dispositions, avec les services concernés, pour rendre le pays propre. Et c’est notre voeu le plus cher, parce qu’il y va de l’image du Sénégal», se rassure-t-il.
Une destination très chère
Le Sénégal a une carte à jouer dans le tourisme. Cette forte conviction de Awa Guèye Sow est mise en cause par la cherté de la destination. «Aller au Sénégal coûte très cher, comparativement à d’autres pays», appuie sa collègue, Aïssatou Diallo Lô, chef d’agence de Africa for tourism Sénégal. Elle cite l’exemple du Maroc, qui offre un séjour aux touristes venus d’Europe avec seulement 500 euros (325 000 FCfa) environ. Si la destination Sénégal n’attire pas, c’est parce qu’elle grève les budgets des touristes. Les gérants d’agence de voyage pointent du doigt les énormes taxes appliquées sur les billets d’avion. Aïssatou Diallo s’étonne que les taxes puissent aller jusqu’à 5 fois le prix du billet. Dans les détails, ce sont les taxes aéroportuaires qui gonflent les prix des billets. Une situation qui décourage les touristes, obligés de se tourner vers le Maghreb, avec l’avantage de la proximité avec l’Europe, à moindre coût. D’après Atta Diouf Dièye, sur le terrain de la concurrence, le Sénégal est largué par des pays comme le Maroc, qui propose les mêmes produits. Elle rappelle que le Sénégal vend son «soleil» et ses plages, mais il ne fait pas mieux que le Maroc, qui a les mêmes atouts. Seulement, le royaume chérifien aligne des avantages liés à ses belles plages aménagées, aux commodités et un niveau de service aux normes de l’Europe. Pourtant, les offres financières sont moins importantes. D’après les simulations faites par la responsable commerciale de Kiks Travel Tour, là où les hôtels sénégalaises proposent des tarifs entre 59 000 et 69 900 FCfa en All inclusive (cela signifie que tous les frais sont déjà inclus dans le prix de la chambre (nourriture, boissons et une sélection plus ou moins importante d’activités annexes:Wikipédia), le Maroc fait une offre de 39 000 FCfa en All inclusive pour un service parfois meilleur. Sur ce point, la différence est énorme et le choix du touriste est vite fait.
Une offre touristique limitée
En sus de la cherté de la destination, le Sénégal est désavantagé par son offre touristique très limitée. Son principal atout, qui est le balnéaire, a souffert de la «disparition» d’une partie de ses plages qui attiraient les touristes. Cheikh Gaye, patron du syndicat national des agences de voyage du Sénégal, se rappelle le temps où le Sénégal était une destination phare sur le plan balnéaire. Mais, fait-il constater, «en raison du phénomène naturel de l’érosion côtière et de l’influence humaine, on n’a pas pu utiliser à bon escient nos plages. Il s’y est ajouté qu’avec le réchauffement climatique, l’eau a envahi les plages. Sur la plage de Saly, par exemple, il y avait des brèches qui y étaient creusées et cela a entrainé le glissement de la plage».
L’argumentaire de Cheikh gaye est complété par Moustapha Kane de la Spihs, qui relève que «l’une des contraintes majeures qu’on avait en termes de développement de produits de loisirs, c’était celle de la plage». Seulement, cette limite est en train d’être dépassée, avec le projet financé par le Banque mondiale pour la réhabilitation des plages. «Les gens sont en train de restaurer les plages de Saly, et je pense que d’ici à 8 mois, toutes les plages seront réceptionnées», annonce le secrétaire permanent du Spihs et membre du Haut conseil du dialogue social (Hcds).
Dans le lot de difficultés rencontrées par le tourisme sénégalais, il y a la focalisation sur le marché français, qui représente près de 50% du marché touristique sénégalais, alors que les retombées ne suivent pas. «On met beaucoup de moyens sur la France, alors que le marché s’essouffle», fait constater Awa Sow. Aïssatou Diallo Lô va plus loin. Elle est d’avis que la destination est plombée par le manque de communication et le défaut de promotion. «Les salons ne suffisent pas. Comme la France est le premier pays émetteur de touristes au Sénégal, les autorités doivent aller vers les villes, signer des conventions avec les maires, faire de la pub dans les espaces publics à travers le branding et les affiches», propose-t-elle.
La gérante de Africa for tourism Sénégal regrette que les atouts du Sénégal ne soient pas mis en valeur et proposés aux touristes à travers des canaux de communication appropriés. A cette dernière question, Cheikh Gaye apporte une réponse: «Le ministère est en train de mettre en oeuvre un plan de promotion et de communication envers les marchés émetteurs et cette campagne porte ses fruits. Moustapha Kane semble dire la mêmechose. «C’est l’occasion de féliciter le ministre du Tourisme car c’est la première fois que nous avons un stand de cette dimension et où toutes les régions ont été présentées avec leurs atouts. Maintenant, ce qui reste c’est la mise en forme, avec un accompagnement en termes de communication et de stratégie qui va concerner tout le monde. Nous devons montrer que le Sénégal est et restera une destination accessible, disponible, avec des valeurs d’accueil très fortes».
Des réceptifs hôteliers vétustes
Ces valeurs d’accueil très fortes énoncées par Moustapha Kane, semblent faire défaut, avec une insuffisance notoire d’infrastructures hôtelières qui répondent aux normes. Les différents acteurs s’accordent à reconnaître la vétusté des réceptifs hôteliers du Sénégal. Si la maintenance ne fait pas défaut, c’est le maintien du standing qui ne réussit pas aux hôteliers. Les résultats de l’étude menée par la Commission nationale d’agrément et de classement des établissements touristiques dans les régions de Thiès et de Dakar, entre le13 mai et le 28 juin 2019, renseignent sur le niveau relativement bas de l’offre touristique. Aussi, dessinent-ils les limites de l’alignement de toutes les prestations de services aux standards internationaux. D’après les chiffres communiqués par le Directeur de la Réglementation touristique, Ismaïla Dione, sur un total de 70 établissements touristiques classables, la région de Dakar compte seulement 5 établissements touristiques à 5 étoiles, 4 établissements à 4 étoiles, 15 établissements à 3 étoiles, 20 établissements à 2 étoiles et 15 établissements à 1 étoile. «Une catastrophe, au regard du rôle que le Sénégal veut jouer dans le domaine du tourisme.
Mais l’Etat s’est engagé à assister les hôteliers, d’où la mise en place du financement du crédit hôtelier. Ce crédit devrait tendre, rappelle le secrétaire permanent du Syndicat patronal de l’industrie hôtelière du Sénégal, Moustapha Kane, «à mettre à niveau l’ensemble du parc hôtelier du Sénégal». Mais il y a un bémol: «L’Etat avait mis 5 milliards FCfa, mais il faut aller au-delà. Nous avons un parc de plus 800 hôtels répartis dans le pays, le financement hôtelier est très lourd et n’est rentable que sur le long terme. C’est pourquoi nous avions demandé 50 milliards FCfa pour nous positionner par rapport à l’offre d’hébergement et de loisirs avec les Iles du Cap Vert. Je pense qu’il est inévitable aujourd’hui de travailler à la mise en place d’un fonds qui soit aux normes hôtelières dans le monde.» Une condition pour «favoriser l’arrivée massive de touristes, mais aussi un bon de retour pour capitaliser avec le tourisme domestique et intra africain. Cela va donner beaucoup plus d’élan à la destination». Pour le grand bond en avant!
NDIAGA NDIAYE

 

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