MONNAIE UNIQUE ET FIN DU FRANC CFA : L'Eco fait débat

Par , publié le .

Économie

La polémique autour de la nouvelle monnaie des pays de la Cedeao suit son cours. Le contenu de sa mise en oeuvre et ses limites ont fait l'objet des échanges du « Samedi de l'économie'' du mois de décembre.

L'Eco, avant même sa naissance, est sujette à beaucoup de confusions. Au sein de l'espace Cedeao, les chefs d'Etat peinent toujours à s'accorder sur les contours de cette nouvelle monnaie. D'un côté, certains chefs d'Etat, tel que le président de la Côte d'Ivoire Alassane Ouattara, soutiennent que seul le nom change, puisque l'Eco sera la copie du franc Cfa. Il est soutenu, dans cette logique, par son homologue sénégalais qui considère que cette monnaie garantit la stabilité monétaire des pays africains.

Par contre, le chef d'Etat du Niger, plus catégorique, prenait le contre-pied et déclarait, dans une interview accordée à « Jeune Afrique'': « Soyons clairs; la création de l'Eco signifie la sortie du franc Cfa. Ce ne sera donc pas le Cfa sous un autre nom, mais une nouvelle monnaie qui va nous permettre de faire des investissements et de favoriser la création d'emplois. Toutes ces décisions ont été prises à l'unanimité par les 15 Etats membres de la Cedeao.'' Sa position épouse celle du Nigeria.

Un désaccord qui a nourri le débat du « Samedi de l'économie''. Historiens, membres de la société civile et économistes sont sûrs d'une chose: l'Eco, pour 2020 comme annoncé, c'est impossible. Pour cause, au-delà des divergences sur cette décision commune, on note l'absence d'un traité d'union monétaire, de législation bancaire. On ignore également le statut de la banque centrale et la parité de cette monnaie par rapport à celles existantes. « La méthodologie pour aller vers, plombe la dynamique d'intégration. On a copié et collé les critères de convergence de la zone euro sur les pays africains. Cette méthodologie, pour moi, est absurde pour des pays en développement, car ils ne sont pas adaptés au type d'économie que nous avons. D'un point de vue économique, ces critères n'ont aucun sens. Le déficit public limité à 3 %, inventé par un ministre des Finances français, n'a aucune validité économique. C'est un des critères que les techniciens financiers utilisent pour s'assurer que les Etats seront toujours là pour payer la dette'', explique l'économiste Ndongo Sylla.

Selon lui, pour une alternative au franc Cfa, il faut dérouler une critique économique profonde. « Le franc Cfa est une monnaie coloniale d'un ensemble de pays qui ont des fondamentaux différents, des structures différentes et ces pays ne commercent pas entre eux, mais plutôt avec la métropole. On les fait partager une même monnaie, sans une solidarité entre eux. Aucun économiste ne peut expliquer pourquoi la Côte d'Ivoire, la République centrafricaine et le Niger doivent utiliser la même monnaie. C'est un fait qui est dû à l'héritage colonial. Il n'y a aucune étude qui montre que tous les pays de la zone franc ont avantage à partager la même monnaie. Les unions monétaires sont, par essence, le type de construction coloniale. Aucun pays ne s'est développé avec une monnaie unique'', poursuit-il.

Une question de choix politique

Toutefois, pour d'autres, l'enjeu de cette question tourne autour de la gouvernance de la monnaie qui constitue un premier instrument de souveraineté. Une prérogative que n'ont pas les Etats membres de la Cedeao, parce que le franc Cfa est contrôlé par le Trésor français. Pourtant, selon de récentes études, il se trouve qu'avec la mondialisation, la souveraineté monétaire est aussi capitale que celle territoriale.

De l'avis du professeur Abdoulaye Bathily, ces chefs d'Etat manquent de courage politique et de patriotisme, car le problème du franc Cfa est majoritairement politique, avant d'être technique. « La sortie immédiate de la zone franc est irréaliste. Il faut plutôt une réforme adaptative qui propose des monnaies nationales, avec un système de compensation, parce que les Etats ne vont pas à la même vitesse. Cette idée a été élaborée en 1966 par la volonté des chefs d'Etat africains réunis au Niger, avec à leur tête Diori Amani. C'est ainsi qu'ils ont choisi Samir Amin pour diriger l'aspect technique de cette réforme. Tout a été fait, mais après, il y a eu des réticences et le projet a été mis aux oubliettes. En 1977, le président Senghor, dans un entretien, affirmait: « Aujourd'hui, nous sommes colonisés et on ment à notre peuple, en lui disant qu'on est libre. Pour ma part, j'estime qu'il est tout à fait légitime que la génération qui prend le témoin, aujourd'hui, revendique une souveraineté sur la gouvernance de notre monnaie'', rapporte l'économiste Chérif Salif Sy.

Des échanges, il ressort que le plus important, aujourd'hui, est la mise en place d'un système de paiements et de règlement, à l'échelle continentale, pour faciliter les échanges entre pays membres de la zone franc. De ce fait, l'Eco constituerait une monnaie de change, un trait d'union entre, par exemple, le franc sénégalais et celui d'Afrique centrale. « Cheikh Anta Diop disait que l'intégration économique passe nécessairement par l'intégration politique, ce qui n'est toujours pas le cas. Si les Africains veulent une monnaie unique, il faut alors qu'ils parlent de gouvernement fédéral. Sinon, que chacun ait sa propre monnaie, une économie solidaire, des mécanismes compensatoires qui vont nous permettre de commercer sans les inconvénients de l'Eco'', lance Ndongo Sylla qui plaide, par ailleurs, la mise en place d'un fonds monétaire africain tout comme le Fmi.

EMMANUELLA MARAME FAYE

O commentaire

Laisser un commentaire